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GET WELL SOON
Mercredi 24 Octobre 2018 à 8h59

Ceux qui ont été sensibles au dernier disque en date de Get Well Soon seront certainement surpris de passer, sans transition, de l’amour à l’horreur, autrement dit de Love, titre de l’album précédent, à The Horror, nom de ce nouvel opus. Le contexte politique ambiant n’est certainement pas étranger à ce qui ressemble fort à un virage à 180°. La montée des populismes en Europe, tout particulièrement en Allemagne, et l’ambiance pesante qui en découle a très certainement inspiré le climat de ce nouvel album. Ce qui n’en fait pas pour autant un disque engagé au sens classique du terme. Konstantin Gropper, l’homme qui se cache derrière Get Well Soon, évoque plutôt un disque sur la peur, individuelle et collective. Une peur qui prend parfois ses racines dans des temps déjà anciens, que ce soit la bataille de Verdun ou les bombardements de Dresde, à la fin de la seconde guerre mondiale, qui font directement écho à ceux très contemporains qui ont soufflé sur Raqua en Syrie (Future Ruins Pt.2), sans oublier les allusions directes à l’Inquisition dans le titre Martyrs. Konstantin Gropper a également intégré, au cœur de The Horror, trois cauchemars très personnels qui n’oublient d’ailleurs pas ce sentiment d’angoisse ancré dans l’Histoire collective puisque dans le Nightmare N°2, il est directement question de Göring et Mussolini. L’air du temps est donc lourd de menaces et The Horror est tissé de l’étoffe dont sont faits nos cauchemars. L’horreur oui mais, comme le dit Konstantin Gropper, l’horreur tapie derrière les choses.

Pour autant, dès la première écoute de ce nouvel album, on éprouve un étrange sentiment de légèreté, quelque chose d’aérien qui vient contredire l’inscription de The Horror dans le monde réel. Car, musicalement parlant, le nouveau disque de Get Well Soon donne une sensation d’ampleur, une sensation de plénitude tout à fait stupéfiante. Comme si l’impressionnant travail de production fourni par Konstantin Gropper n’était là que pour fournir un somptueux écrin à la musique multi-dimensionnelle de l’album. Les références affichées par le chanteur-auteur-compositeur pour The Horror n’ont d’ailleurs absolument rien de gratuit. Au contraire, elles nourrissent en profondeur le projet de ce nouvel album. Et d’abord, le lien qui relie ce disque aux grands albums que Frank Sinatra réalise, en précurseur, au milieu des années 50, et tout particulièrement In the Wee Small Hours, un des plus beaux. Outre sa forme d’album-concept qu’il emprunte à Sinatra, The Horror fait directement écho aux arrangements que Nelson Riddle produit, à l’époque, pour son ami Sinatra. Sans parler de la voix et du chant de Konstantin Gropper qui se rattachent directement à la tradition des grands crooners et qui, en dehors du grand Frank, font également penser à l’art d’un autre immense chanteur, Scott Walker, plus particulièrement aux disques magnifiques qu’il produisit à la croisée des années 60-70. Et tout cela en évitant magistralement la patine rétro qui aurait pu encombrer l’album.

Depuis ses albums précédents, truffés d’allusions, là à Werner Herzog, ici à Roland Emmerich, on sait que Konstantin Gropper, nourri dès sa plus tendre enfance aux westerns de Leone et aux cartoons de Disney, est un grand amateur de cinéma. Ce nouvel opus ne fait pas exception. Avec un titre pareil - The Horror ! - on pouvait s’attendre à un festival de stridences inquiétantes et de nappes synthétiques, sur le modèle des grandes B.O. de John Carpenter ou de L’Exorciste. En réalité, là encore, Get Well Soon prend nos attentes à contrepied puisque les références affichées sont beaucoup plus subtiles, Bernard Herrmann et Philippe Sarde, grands compositeurs de cinéma qui s’expriment dans un langage à base de cordes, références croisées avec celles des grands compositeurs américains du XXème siècle, comme Charles Ives ou Morton Feldman. Ce qui témoigne d’un art de l’angoisse souterraine et lyrique qui se distille tout au long de l’album mais sur un mode évidemment pop. A Misty Bay at Dawn fait directement allusion à l’ambiance du San Francisco magnifiée par Hitchcock dans Vertigo et Night Jogging est nappé d’une ambiance cinématographique. The Horror est donc absolument cinégénique - « Un film pour vos oreilles » aurait dit Frank Zappa - et peut s’écouter comme une suite de séquences agencées comme dans une histoire en fragments. Mais c’est surtout un disque de climats, d’atmosphères qui naviguent entre abstraction et narration tout en laissant une grande place à la rêverie de l’auditeur.

Si The Horror est nourri de toutes nos angoisses contemporaines - y compris, comme le dit Konstantin Gropper, de la peur de la peur - il propose au final une splendide méthode pour se libérer de nos cauchemars les plus profonds. Tout un programme : la musique comme la plus belle des catharsis ! Et en technicolor s’il vous plaît !

Thierry Jousse

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